Professeur Lin Chong-an : La structure du contenu du *Yogācārabhūmi-śāstra* et du *Prakaraṇāryavāca-śāstra*
La structure du contenu du Yogācārabhūmi-śāstra et du Prakaraṇāryavāca-śāstra
La structure du contenu du Yogācārabhūmi-śāstra et du Prakaraṇāryavāca-śāstra
et leur compilation
Lin Chong-an (2002)
Résumé
Cet article analyse la structure du contenu du Yogācārabhūmi-śāstra et du Prakaraṇāryavāca-śāstra. Il montre que la Mūla-bhūmi (Section fondamentale) d'origine reposait principalement sur les doctrines et les pratiques présentes dans les Āgamas. Par la suite, le bodhisattva Asaṅga a développé la « Bodhisattva-bhūmi », accordant un poids égal à la voie des Śrāvaka et à celle du Bodhisattva. Au moment où il a compilé le Prakaraṇāryavāca-śāstra, la voie du Bodhisattva en était devenue le centre. En s'appuyant sur les incohérences internes du Yogācārabhūmi-śāstra, l'article retrace également la manière dont Asaṅga a compilé ces deux œuvres.
Mots-clés : Yogācārabhūmi-śāstra, Prakaraṇāryavāca-śāstra, bodhisattva Asaṅga
I. Introduction
Le Yogācārabhūmi-śāstra et le Prakaraṇāryavāca-śāstra sont généralement considérés comme des textes essentiels de l'école Yogācāra. Cet article décrit d'abord brièvement les traductions chinoise et tibétaine des deux textes ainsi que la structure de leur contenu, puis examine les incohérences internes du Yogācārabhūmi-śāstra afin de reconstituer la démarche du bodhisattva Asaṅga dans la composition de ces deux œuvres.
II. Les transmissions chinoise et tibétaine du Yogācārabhūmi-śāstra et du Prakaraṇāryavāca-śāstra
La transmission chinoise du Yogācārabhūmi-śāstra est attribuée à « le Bodhisattva Maitreya, traduit par décret impérial par le Grand Maître du Tripiṭaka Xuanzang de la dynastie Tang ». Elle compte 100 fascicules, divisés en cinq sections :
- Mūla-bhūmi (Section fondamentale) (fasc. 1–50), 50 fascicules.
- Viniścaya-saṃgrahaṇī (Section rassemblant les déterminations) (fasc. 51–80), 30 fascicules.
- Vivaraṇa-saṃgrahaṇī (Section rassemblant les explications) (fasc. 81–82), 2 fascicules.
- Paryāya-saṃgrahaṇī (Section rassemblant les termes synonymes) (fasc. 83–84), 2 fascicules.
- Vastu-saṃgrahaṇī (Section rassemblant les sujets) (fasc. 85–100), 16 fascicules. (Note 1)
La transmission tibétaine est attribuée à « le Bodhisattva Asaṅga » et fut traduite en collaboration par les Indiens Prajñāvarman, Jñānamitra et Surendrabodhi avec le traducteur tibétain Ye-shes-sde. Elle est également divisée en cinq sections, mais dans un ordre différent : Mūla-bhūmi, Viniścaya-saṃgrahaṇī, Vastu-saṃgrahaṇī, Paryāya-saṃgrahaṇī et Vivaraṇa-saṃgrahaṇī. Dans le Catalogue du Tripitaka tibétain (édition de Dergé), les numéros de catalogue et leurs contenus correspondants sont :
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N° 4035 : La « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ » (Base des cinq consciences sensorielles), « Mano-bhūmi » (Base du mental), les trois bases commençant par « Savitarkā-savicārā bhūmiḥ », « Samāhita-bhūmi » (Base de l'absorption méditative), « Asamāhita-bhūmi » (Base de la non-absorption), les deux bases « Sacittaka » et « Acittaka » (Avec esprit et Sans esprit), « Śruta-mayī bhūmi » (Base de l'étude), « Cintā-mayī bhūmi » (Base de la réflexion) et « Bhāvanā-mayī bhūmi » (Base de la cultivation) issues du Mūla-bhūmi (fasc. chinois 1–20).
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N° 4036 : La « Śrāvaka-bhūmi » (Base des śrāvakas) et « Pratyeka-buddha-bhūmi » (Base des buddhas solitaires) issues du Mūla-bhūmi (fasc. chinois 21–34).
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N° 4037 : La « Bodhisattva-bhūmi » (Base des bodhisattvas), « Sopadhiśeṣā bhūmiḥ » (Base avec substrat résiduel) et « Nirupadhiśeṣā bhūmiḥ » (Base sans substrat résiduel) issues du Mūla-bhūmi (fasc. chinois 35–50).
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N° 4038 : Le Viniścaya-saṃgrahaṇī (fasc. chinois 51–80).
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N° 4039 : La portion Sūtra-vastu du Vastu-saṃgrahaṇī (fasc. chinois 85–98).
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N° 4040 : Les portions Vinaya-vastu et Mātṛkā-vastu du Vastu-saṃgrahaṇī (fasc. chinois 99–100).
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N° 4041 : Le Paryāya-saṃgrahaṇī (fasc. chinois 83–84).
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N° 4042 : Le Vivaraṇa-saṃgrahaṇī (fasc. chinois 81–82). (Note 2)
Comme le Viniścaya-saṃgrahaṇī examine successivement les dix-sept bhūmis du Mūla-bhūmi — de la « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ » jusqu'à la « Nirupadhiśeṣā bhūmiḥ » (dix-sept en tout) — ces deux sections circulaient souvent ensemble en Inde. Les trois autres sections pouvaient circuler indépendamment, ce qui explique pourquoi l'ordre diffère entre les traductions chinoise et tibétaine. Cela se conçoit assez facilement. Par ailleurs, les premières traductions chinoises de fragments de textes révèlent que ces cinq sections (voire certaines portions au sein de celles-ci) circulaient parfois séparément en Inde. Par exemple :
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Shiqidi lun (Traité des dix-sept terres), cinq fascicules, traduit par Paramārtha, c. 550 EC ; le contenu correspond à la « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ » et à la « Mano-bhūmi » du Mūla-bhūmi. (Note 3)
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Pusa dishi jing (Sūtra des terres des bodhisattvas), dix fascicules, traduit par Dharmakṣema, c. 426 EC ; le contenu correspond à la « Bodhisattva-bhūmi » du Mūla-bhūmi. (Note 4)
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Jueding zang lun (Traité du magasin des déterminations), trois fascicules, traduit par Paramārtha, c. 569 EC ; le contenu correspond aux portions « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ » et « Mano-bhūmi » du Viniścaya-saṃgrahaṇī. (Note 5)
La transmission chinoise du Prakaraṇāryavāca-śāstra est attribuée à « le Bodhisattva Asaṅga, traduit par décret impérial par le Grand Maître du Tripiṭaka Xuanzang de la dynastie Tang ». Elle compte 20 fascicules en onze chapitres et ne fut pas traduite en tibétain. (Note 6)
III. Aperçu de la structure du contenu du Yogācārabhūmi-śāstra et du Prakaraṇāryavāca-śāstra
La structure du contenu du Yogācārabhūmi-śāstra se lit dans l'explication donnée par le Yogācārabhūmi-vyākhyā :
- La Mūla-bhūmi propose à la fois un exposé concis et un exposé détaillé des significations des dix-sept bhūmis. 2. La Viniścaya-saṃgrahaṇī rassemble et éclaire les points les plus profonds, subtils et essentiels des dix-sept bhūmis. 3. La Vivaraṇa-saṃgrahaṇī rassemble les règles d'interprétation des différents sūtras. 4. La Paryāya-saṃgrahaṇī rassemble les distinctions de noms et de sens des dharmas présents dans les sūtras. 5. La Vastu-saṃgrahaṇī rassemble les thèmes essentiels et les significations du Tripiṭaka. (Note 7)
Ces deux textes ont pour fonction d'analyser et d'éclairer les doctrines des dix-sept bhūmis. La Vivaraṇa-saṃgrahaṇī explique comment interpréter les sūtras ; la Paryāya-saṃgrahaṇī expose les noms et les significations des dharmas tels qu'ils sont présentés dans les sūtras ; et la Vastu-saṃgrahaṇī expose les doctrines des sūtras, du Vinaya et de l'Abhidharma. Les « divers sūtras » mentionnés dans ces trois dernières sections font principalement référence aux sūtras Āgama. Les exemples d'interprétation de sūtras présentés dans la Vivaraṇa-saṃgrahaṇī sont des extraits du Saṃyukta-āgama portant sur les trois entraînements. La Paryāya-saṃgrahaṇī explique les « formules sūtriques récurrentes » qui apparaissent fréquemment dans les Āgamas, en proposant des explications concises des termes classés dans les catégories « blanc » (salutaire) et « noir » (non salutaire). (Note 8)
La section Sūtra-vastu de la Vastu-saṃgrahaṇī commente des extraits du Saṃyukta-āgama répartis en dix-sept saṃyuktas : skandha, āyatana, pratītyasamutpāda, āhāra, satya, dhātu, vedanā, smṛtyupasthāna, samyakprahāṇa, ṛddhipāda, indriya, bala, bodhyaṅga, mārgaṅga, ānāpānasmṛti, les trois entraînements, et avetyaprasāda. (Note 9)
Intéressons-nous maintenant à la structure du contenu des dix-sept bhūmis dans la Mūla-bhūmi et la Viniścaya-saṃgrahaṇī :
Les « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ » et « Mano-bhūmi » de la Mūla-bhūmi examinent les cinq consciences sensorielles et la conscience mentale sous l'angle du svabhāva (nature intrinsèque), de l'āśraya (base), de l'ālambana (objet), du sahāya (accompagnements) et du kāritra (fonction). Hormis quelques passages consacrés à l'ālayavijñāna, l'ensemble est abordé du point de vue des Āgamas.
Les trois bhūmis de la Mūla-bhūmi — « Savitarkā-savicārā bhūmiḥ » (avec application et investigation), « Avitarkā-vicāramātrā bhūmiḥ » (investigation seule, sans application) et « Avitarkā-'vicārā bhūmiḥ » (sans application ni investigation) — sont structurées autour de cinq axes : dhātu (plans d'existence), lakṣaṇa (caractéristiques), yoniśomanaskāra (application mentale correcte), ayoniśomanaskāra (application mentale incorrecte) et saṃkleśa-prabhava (origine des souillures). La section dédiée à l'ayoniśomanaskāra (application mentale incorrecte) décrit en détail seize vues hétérodoxes. La section sur le saṃkleśa-prabhava (origine des souillures) développe quant à elle trois grands thèmes : kleśa-saṃkleśa (souillure des afflictions), karma-saṃkleśa (souillure de l'action) et janma-saṃkleśa (souillure de la naissance).
Dans la « Samāhita-bhūmi » du Mūla-bhūmi, cinq portes permettent d'aborder les quatre grands thèmes que sont le dhyāna (absorption méditative), le vimokṣa (libération), le samādhi (concentration) et le samāpatti (atteinte) : désignation générale, établissement, différences de manaskāra (application mentale), différences de lakṣaṇa (caractéristiques) et bref résumé des points essentiels des sūtras. Ce « bref résumé des points essentiels des sūtras » apporte des éclairages détaillés sur d'importants passages des Āgama consacrés à la concentration méditative. La « Asamāhita-bhūmi » esquisse brièvement les états non méditatifs. Les « Sacittaka-bhūmi » et « Acittaka-bhūmi » (Avec esprit et Sans esprit) s'expliquent à travers cinq portes : l'établissement par bhūmi, l'esprit dispersé ou non, l'apparition ou non, les états, et le paramārtha (vérité ultime). L'ensemble s'inscrit avant tout dans la perspective traditionnelle des Āgama.
Dans la « Śruta-mayī bhūmi » du Mūla-bhūmi, les cinq vidyās (sciences) sont présentées, l'accent étant mis en priorité sur l'adhyātma-vidyā (science intérieure) et l'hetu-vidyā (logique). Au sein de l'adhyātma-vidyā, l'attention se porte sur « les aspects connaissables des phénomènes tels qu'enseignés dans l'enseignement du Buddha », exposés selon des catégories numériques de dharmas allant de un à dix — la terminologie et les doctrines étant toutes puisées dans les Āgama.
Dans la « Cintā-mayī bhūmi », on trouve trois portes : svabhāva-viśuddhi (pureté de la nature intrinsèque), cintā-jñeya (contemplation du connaissable) et cintā-dharma (contemplation des dharmas). Le thème principal y est le sens des « gāthās » dans la contemplation des dharmas, en s'appuyant sur l'arthāvatāra-gāthā (un long verset), l'abhiprāya-gāthā (un long verset), ainsi que sur les prakṛti- et artha-gāthās (respectivement treize et vingt-sept versets). Tous ces gāthās sont des textes importants des Āgama, dont le sens essentiel est contemplé un par un.
Dans la « Bhāvanā-mayī bhūmi », sept facteurs sont examinés en détail : (1) janma-saṃpad (perfection de la naissance), (2) saddharma-śruta-saṃpad (perfection de l'audition du vrai Dharma), (3) nirvāṇa-parama (le nirvāṇa comme suprême), (4) vimukti-paripāka-prajñā-paripāka (sagesse mûrissant jusqu'à la pleine libération), (5) pratipakṣa-bhāvanā (développement des antidotes, comprenant dix perceptions), (6) laukikasarvākāra-viśuddhi (pureté complète de tous les aspects du domaine mondain) et (7) lokottarasarvākāra-viśuddhi (pureté complète de tous les aspects du domaine supramondain). Tout cela s'inscrit dans la doctrine traditionnelle des Āgama.
Dans le « Śrāvaka-bhūmi » du Mūla-bhūmi, le contenu s'organise en quatre étapes de yoga (yogāvasthā). La première étape se compose de trois sections : gotra-bhūmi (base de la disposition spirituelle), praveśa-bhūmi (base de l'entrée) et naiṣkramaṇāśā-bhūmi (base de l'aspiration au renoncement). Ses points essentiels sont les douze préalables inférieurs ((1) perfection de soi, (2) perfection d'autrui, (3) aspiration aux dharmas sains, (4) renoncement correct, (5) observance des préceptes, (6) maîtrise des facultés, (7) connaissance de la juste mesure dans l'alimentation, (8) diligence constante dans le yoga de la veille tout au long de la première et de la dernière veille de la nuit, (9) demeurer dans la claire conscience, (10) joie de la solitude, (11) purification des obstacles, et (12) appui sur le samādhi) ainsi que les quatorze provisions pour la voie mondaine et supramondaine du détachement ((1) perfection de soi, (2) perfection d'autrui, (3) aspiration aux dharmas sains, (4) observance des préceptes, (5) maîtrise des facultés, (6) connaissance de la juste mesure dans l'alimentation, (7) diligence constante dans le yoga de la veille tout au long de la première et de la dernière veille de la nuit, (8) demeurer dans la claire conscience, (9) bons amis spirituels, (10) écoute du vrai Dharma, (11) réflexion sur le vrai Dharma, (12) liberté face aux obstacles, (13) culture de la générosité, et (14) dignité d'un śramaṇa). Malgré d'importantes répétitions, le contenu saisit l'essentiel de la voie des provisions (saṃbhāra-mārga) telle qu'enseignée dans les Āgamas.
La deuxième étape de yoga du « Śrāvaka-bhūmi » couvre dix-sept thèmes, parmi lesquels les catégories de personnes, les objets d'attention, l'instruction et l'entraînement. L'accent porte sur les objets d'attention du yoga (divisés en (1) objets omniprésents, (2) objets de purification de la conduite, (3) objets des moyens habiles, et (4) objets de purification des souillures) ainsi que sur les pratiques de culture du yoga (divisées en (1) culture de la perception et (2) culture des bodhyaṅga). Ceux-ci représentent les objets d'attention fondamentaux et les méthodes de pratique des yogins tels qu'on les trouve dans les Āgamas.
La troisième étape de yoga du « Śrāvaka-bhūmi » comporte quatre portes : aller s'enquérir, se réjouir et consoler, questionner avec soin, et établir. L'accent principal porte ici sur l'établissement de « l'unification de l'esprit, la purification des obstacles et la culture de l'application mentale », avec des descriptions détaillées des neuf séjours de l'esprit (navākārā cittasthiti), des six objets distinctifs de la vipaśyanā, et des instructions sur la contemplation de l'impureté et la culture de la bienveillance pour les débutants.
La quatrième étape de yoga du « Śrāvaka-bhūmi » guide les pratiquants qui ont déjà atteint l'application mentale dans le développement de la voie mondaine et de la voie supramondaine. Tout ce qui précède suit le cadre doctrinal des Āgamas, exposant le processus de pratique par lequel des personnes de capacités différentes atteignent le fruit de l'état d'arhat.
Le « Pratyeka-buddha-bhūmi » du Mūla-bhūmi décrit brièvement la disposition spirituelle, la voie, l'entraînement, la demeure et la conduite des pratyekabuddhas.
La « Bodhisattva-bhūmi » du Mūla-bhūmi est structurée en quatre étapes de yoga qui regroupent vingt-huit chapitres : (1) gotra (disposition spirituelle), (2) bodhicittotpāda (production de la pensée d’éveil), (3) svaparārtha (bien de soi et d’autrui), (4) tattvārtha (sens véritable), (5) ṛddhi (pouvoirs surnaturels), (6) paripāka (maturation), (7) bodhi (éveil), (8) balagotra (faculté des pouvoirs), (9) dāna (générosité), (10) śīla (conduite éthique), (11) kṣānti (patience), (12) vīrya (diligence), (13) dhyāna (concentration méditative), (14) prajñā (sagesse), (15) saṃgraha-vastu (moyens de rassembler les disciples), (16) pūjā-saṃsevana-apramāṇa (offrandes, service et immensités), (17) bodhipakṣa (facteurs d’éveil), (18) guṇa (qualités), (19) bodhisattva-lakṣaṇa (marques d’un bodhisattva), (20) bhāga (divisions), (21) adhyāśaya (intention suprême), (22) sthāna (demeures), (23) janma (naissance), (24) saṃgrahaṇa (embrassement), (25) bhūmi (terres), (26) caryā (conduite), (27) vyavasthāna (établissement), et (28) samyak-saṃbodhi-cittotpāda (production de la pensée d’éveil parfait et complet). Le vingt-huitième chapitre résume le déroulement séquentiel de la pratique présentée dans les vingt-sept chapitres précédents. Le contenu abondant de cette « Bodhisattva-bhūmi » a été compilé à partir de sūtras mahāyāna qui dépassent le cadre des Āgamas.
Les « Sopadhiśeṣā bhūmiḥ » et « Nirupadhiśeṣā bhūmiḥ » du Mūla-bhūmi ne font que décrire sommairement les états de fruit du bhikṣu arhat.
Prises ensemble, on compte dix-sept bhūmis : les neuf premières relèvent du « domaine » (viṣaya), les six intermédiaires (Śruta-mayī, Cintā-mayī, Bhāvanā-mayī, Śrāvaka, Pratyeka-buddha et Bodhisattva) relèvent de la « pratique » (caryā), et les deux dernières (Sopadhiśeṣā et Nirupadhiśeṣā) relèvent du « fruit » (phala).
Le Viniścaya-saṃgrahaṇī traite des dix-sept bhūmis dans l’ordre, en éclairant les points les plus complexes. Il propose une analyse doctrinale approfondie de la « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ et Mano-bhūmi », des « trois bhūmis qui débutent avec Savitarkā-savicārā », de la « Śrāvaka-bhūmi » et de la « Bodhisattva-bhūmi ». S’agissant de la section consacrée à la « Pañcavijñānakāya-saṃprayuktā bhūmiḥ et Mano-bhūmi », l’existence de l’ālayavijñāna y est spécifiquement argumentée. Dans son examen de la « Bodhisattva-bhūmi », en partant de la « paramārtha-satya » (vérité ultime), il puise de nombreuses citations dans le Saṃdhinirmocana-sūtra (portant sur la vérité ultime, le yoga, la bhūmi-pāramitā et l’accomplissement par le tathāgata de tous ses objectifs – il s’agit des enseignements définitifs).
Le Vivaraṇa-saṃgrahaṇī expose les règles d’interprétation des sūtras et cite des exemples issus des Āgamas : « Ô bhikṣus, demeurez dans les préceptes ; ils sont le fondement de toutes les qualités vertueuses. Étudiez-les et observez-les avec soin. La sagesse supramondaine est la plus haute ; la libération est ferme ; la pleine conscience est primordiale ».
Le Paryāya-saṃgrahaṇī explique directement les formules canoniques des sūtras des Āgamas, comme celle-ci : « Cette vie est épuisée, la vie sainte est établie, ce qui devait être accompli l’a été, et il n’y aura plus de devenir ultérieur ».
Le Sūtra-vastu du Vastu-saṃgrahaṇī expose dans l’ordre les enseignements essentiels des passages des sections Skandha, Āyatana, Pratītyasamutpāda et Mārga du Saṃyukta-āgama.
Le Vinaya-vastu et le Mātṛkā-vastu du Vastu-saṃgrahaṇī expliquent respectivement le Prātimokṣa-sūtra (préceptes de libération individuelle) et le résumé des points essentiels relatifs aux souillures et à la purification.
Quant à la structure de contenu du Prakaraṇāryavāca-śāstra, elle se divise en onze chapitres, présentés dans l’ordre suivant : Vastu-saṃgraha, Vastu-viśuddhi-padārtha, Saṃprajñanādhikāra, Anityatādhikāra, Duḥkhādhikāra, Śūnyatādhikāra, Aprakṛtitādhikāra, Abhisamayādhikāra, Yogādhikāra, Acintyādhikāra et Paramaviniścaya-saṃgraha.
Dans le chapitre du Vastu-saṃgraha, neuf thèmes sont réunis : tous les dharmas, les dhātus, les souillures, les vérités, les bases, les facteurs d'éveil, les personnes, les fruits et les qualités. Parmi ceux-ci, l'expression « tous les dharmas » désigne les cinq dharmas : l'esprit (citta), les facteurs mentaux (caitta), la forme (rūpa), les formations non-associées (cittaviprayukta-saṃskāra) et l'inconditionné (asaṃskṛta).
Dans le chapitre du Vastu-viśuddhi-padārtha, les quatre qualités pures et les deux vérités sont d'abord abordées, puis viennent un examen distinct de l'étude, de la prise de refuge, de l'entraînement et de l'éveil (bodhi). Le chapitre s'achève sur des discussions portant sur diverses pratiques nobles, le véhicule suprême, le grand éveil, les qualités, les vues hétérodoxes, la méthode de débat et l'explication.
4. Discrepances doctrinales mineures entre les cinq sections du Traité du Yogācārabhūmi
Pour trancher la question de savoir si le Traité du Yogācārabhūmi a été rédigé par le bodhisattva Maitreya ou compilé par le bodhisattva Asaṅga, une première étape utile consiste à vérifier si la pensée doctrinale y est cohérente d'une section à l'autre. Les exemples suivants l'illustrent :
(1) Discrepances entre la Section fondamentale et la Collection de termes variants
Dans le Degré du bodhisattva (vol. 38) de la Section fondamentale, les épithètes Sugata (le Bien-Parti) et Anuttara Puruṣa Damya Sārathin (l'Incomparable Cocher des hommes) reçoivent l'explication suivante :
Celui qui s'est élevé jusqu'à l'état suprême et ne retombera jamais est ainsi appelé le Bien-Parti. Il est le seul véritable homme dans le monde entier, qui connaît parfaitement les moyens habiles suprêmes pour apprivoiser l'esprit ; ainsi est-il appelé l'Incomparable Cocher des hommes. (Note 10)
En revanche, la Collection de termes variants (vol. 83) propose une autre explication :
On dit qu'il est le Bien-Parti parce que, durant la longue nuit du saṃsāra, il cultive toute sorte de mérites tant pour son propre bien-être que pour celui des autres. Il est l'Incomparable Cocher des hommes parce que sa sagesse est sans pareille et que personne ne le surpasse. (Note 11)
Ces deux sections divergent légèrement dans la manière dont elles décrivent les dix épithètes du Tathāgata, ses qualités méritoires et sa sagesse. Mais ces divergences ne traduisent pas des positions philosophiques contradictoires.
(2) Discrepances entre la Section fondamentale et la Collection de sujets
Le Degré du śrāvaka (vol. 26) de la Section fondamentale énonce :
Si l'on contemple un cadavre décoloré et livide, ou purulent et en putréfaction, ou en décomposition et qui se décompose, ou gonflé, ou dévoré par les charognards, cela purifie l'esprit de l'attachement aux formes visibles. Si l'on contemple un cadavre devenu rouge, cela purifie l'esprit de l'attachement aux contours des formes. Si l'on contemple des os, des chaînes d'os ou des tas d'os, cela purifie l'esprit de l'attachement aux sensations tactiles agréables. Si l'on contemple un cadavre dispersé et démembré, cela purifie l'esprit de l'attachement au fait d'être servi et entouré. (Note 12)
En revanche, la Collection de sujets (vol. 98) énumère les antidotes suivants aux cinq attachements :
Ici, la contemplation de la lividité vient en premier, et la contemplation du gonflement vient en dernier [dans la séquence], contrant l'attachement aux belles formes. La contemplation d'un cadavre dévoré par les charognards, la contemplation d'un cadavre devenant rouge et la contemplation d'un cadavre dispersé contrent l'attachement à l'apparence physique. La contemplation des chaînes d'os et des tas d'os contrent l'attachement aux sensations tactiles subtiles. Contempler qu'un cadavre n'a pas de conscience et le voir comme un corps vide et insensible contrent l'attachement au fait d'être entouré et servi. (Note 13)
Les deux sections associent différemment les objets de contemplation aux attachements qu'ils contrent, ce qui montre qu'elles s'appuient sur des sources distinctes.
Le Sol des Auditeurs (vol. 70) de la Collection de la Section d'Analyse Discriminante énonce :
Qu'est-ce que la contemplation du corps qui demeure dans le dharma de la survenance ? C'est observer que ce corps provient de vies passées ainsi que de la nourriture et de la boisson présentes. Qu'est-ce que la contemplation du corps qui demeure dans le dharma de la cessation ? C'est observer que ce corps est soumis à la mort et à la cessation dans les vies futures. Qu'est-ce que la contemplation du corps qui demeure dans le dharma à la fois de la survenance et de la cessation ? C'est observer que ce corps, dans la vie présente, croît et subsiste grâce à la nourriture et à la boisson, et se disloquera inévitablement. (Note 14)
En revanche, la Collection de la Section des Sujets (vol. 97) énonce :
Quant au futur, il faut savoir demeurer dans la contemplation selon le dharma de la survenance. Quant au passé, il faut savoir demeurer dans la contemplation selon le dharma de la cessation. Quant au présent, puisqu'il s'agit d'un dharma qui cesse aussitôt survenu, il faut savoir demeurer dans la contemplation selon le dharma à la fois de la survenance et de la cessation. (Note 15)
Les deux sections associent différemment les trois dharmas — survenance, cessation, et leur combinaison.
(4) Divergences entre la Collection de la Section d'Analyse Discriminante et la Collection de la Section des Termes Variants
Le Sol des Auditeurs (vol. 70) de la Collection de la Section d'Analyse Discriminante énonce :
Par quelles deux causes un stūpa est-il érigé ? Premièrement, parce qu'il est édifié sur la base d'une réalisation éveillée ; deuxièmement, parce qu'il constitue un objet de refuge digne de confiance. Par quelles deux causes est-il un objet de refuge digne de confiance ? Premièrement, parce qu'on prend refuge dans la sagesse plutôt que dans la conscience ordinaire ; deuxièmement, parce que l'Enseignant est le Tathāgata, l'Arhat, le Parfaitement Éveillé. Par quelles deux causes l'Enseignant est-il le Tathāgata, l'Arhat, le Parfaitement Éveillé ? Premièrement, parce qu'il a éliminé tous les doutes ; deuxièmement, parce qu'on ne trouve en lui aucune conduite erronée ou hérétique. (Note 16)
En revanche, la Collection de la Section des Termes Variants (vol. 83) propose cette explication :
Un stūpa se tient debout parce qu'aucun ascète non bouddhique, aucun Māra, ni aucun autre être mondain ne peut l'ébranler ni le détruire. Il est dit être un objet de refuge digne de confiance parce qu'il incarne le quadruple recours, exempt de toute faille ou corruption. L'Enseignant est le Tathāgata, l'Arhat, le Parfaitement Éveillé, parce que les enseignements qu'il dispense sont parfaitement purs et sans souillure. (Note 17)
Bien que ces deux explications touchent à des thèmes apparentés, elles proviennent manifestement de sources différentes.
(5) Divergences entre la Section Fondamentale et la Collection de la Section d'Explication Exégétique
Dans la division en douze catégories des enseignements bouddhiques, la catégorie Nidāna (parfois rendue par « Causes et Conditions » ou « Origination Dépendante ») est ainsi définie dans la Section Fondamentale (vol. 25) :
Qu'est-ce que le Nidāna ? Il désigne les écritures qui consignent le nom et la lignée de la personne qui a sollicité l'enseignement, lequel fut exposé en réponse à cette demande, ainsi que tous les sūtras liés au Prātimokṣa rattachés à des causes et conditions spécifiques en vue de la pratique de la libération individuelle. Ces textes sont appelés Nidāna. (Note 18)
La Collection de la Section d'Explication Exégétique (vol. 81) l'explique comme suit :
Le Nidāna désigne les enseignements donnés en réponse à une demande. Comme l'énonce un sūtra : « Un jour, l'Honorable du Monde, prenant l'exemple du cerf noir, exposa aux bhikṣus le Dharma essentiel. » Cela inclut aussi tous les discours liés au Vinaya qui suivent la voie de la libération individuelle issue de causes et conditions spécifiques. Le texte ajoute : « L'Honorable du Monde, s'appuyant sur telles et telles causes et conditions, dans tel et tel contexte, exposa telles et telles paroles. » (Note 19)
Alors que la Section fondamentale définit le nidāna en renvoyant aux « enseignements donnés en réponse à une demande » et aux « discours du Vinaya », la Section du recueil d’explications exégétiques ajoute la catégorie du « recours aux causes et conditions » pour expliciter le contenu des sūtras du nidāna. Bien que l’écart soit mineur, ces deux sections s’appuient sur des sources distinctes.
(6) Divergences doctrinales internes au sein du Terrain des śrāvakas de la Section fondamentale
Au-delà des divergences entre les différentes sections, on rencontre également des explications divergentes au sein d’une même section. Par exemple, le Premier terrain de yoga (vol. 28) du Terrain des śrāvakas énonce :
Si l’on prend les marques de son propre corps – cheveux, poils du corps, ongles, dents, etc. – comme objet de méditation, on appelle cela demeurer dans la contemplation du corps en ce qui concerne l’interne. Si l’on prend les marques des corps d’autrui – tels que cheveux, poils du corps, ongles, dents – comme objet, on appelle cela demeurer dans la contemplation du corps en ce qui concerne l’externe. Si l’on prend les marques de son propre corps externe tel qu’il change ou reste inchangé – par exemple les lividités – ainsi que les mêmes marques des corps externes d’autrui, en prenant pour objet la nature identique et égale de tous les phénomènes, on appelle cela demeurer dans la contemplation du corps en ce qui concerne à la fois l’interne et l’externe. De même, si l’on prend comme objet de méditation, selon le cas, les sensations, l’esprit et les dharma qui naissent des trois types de forme mentionnés ci-dessus, on comprend que cela correspond respectivement à demeurer dans la contemplation des sensations, de l’esprit et des dharma. (Note 20)
À l’inverse, le Troisième terrain de yoga (vol. 32) du Terrain des śrāvakas énonce :
Premièrement, vous devez prendre pour objet, en les distinguant clairement, les marques des trente-six parties de votre corps interne, depuis les cheveux et les poils jusqu’à l’urine…… puis ramener votre esprit vers l’intérieur. Cela s’appelle pratiquer la contemplation du corps en ce qui concerne l’interne. Ensuite, vous devez prendre pour objet les marques de tous les objets externes impurs…… puis ramener votre esprit vers l’intérieur. Cela s’appelle pratiquer la contemplation du corps en ce qui concerne l’externe. Par la suite, vous devez à nouveau prendre pour objet les marques de tous les objets impurs présents dans les aspects interne et externe de votre propre corps, en rendant votre esprit clair et distinct, ainsi que prendre pour objet les marques des aspects internes et externes impurs des corps d’autrui…… puis ramener votre esprit vers l’intérieur. Cela s’appelle pratiquer la contemplation du corps en ce qui concerne à la fois l’interne et l’externe. Vous devez également, par la force de l’écoute et de la réflexion, prendre pour objet de manière discriminative les marques des quatre agrégats sans forme, et développer une compréhension ferme des trois catégories : premièrement, la catégorie du samādhi ; deuxièmement, la catégorie de la non-distraction ; troisièmement, la catégorie de la vipaśyanā. (En développant cette compréhension ferme des trois catégories en prenant pour objet les quatre agrégats sans forme) cela est successivement appelé pratiquer la contemplation des sensations, de l’esprit et des dharma en ce qui concerne l’interne…… pratiquer la contemplation des sensations, de l’esprit et des dharma en ce qui concerne l’externe…… pratiquer la contemplation des sensations, de l’esprit et des dharma en ce qui concerne à la fois l’interne et l’externe. (Note 21)
Entre ces deux terrains de yoga, les méthodes de pratique des quatre fondements de l’attention, répartis en trois groupes (interne, externe, interne et externe), diffèrent de manière significative ; on ne trouve aucune explication correspondant à ces trois groupes ni dans l’un ni dans l’autre, ce qui montre que même au sein d’une même section, plusieurs sources distinctes sont à l’œuvre.
Tous ces exemples illustrent que le Traité du Yogācārabhūmi a été compilé à partir d’un large éventail de sources distinctes. Les divergences entre les sections ne reflètent pas des positions philosophiques contradictoires propres à différentes écoles doctrinales, mais seulement de légers écarts d’explication. En prêtant attention à ces variations doctrinales mineures, nous pouvons commencer à entrevoir la façon dont tant le Traité du Yogācārabhūmi que l’Exposition de l’enseignement sublime (Xian Yang Sheng Jiao Lun) d’Asaṅga ont été compilés.
- La compilation du Traité du sol du yoga et l'Exposition de l'enseignement sublime d'Asaṅga
Durant la longue période qui s'écoula entre la disparition du Bouddha (vers 486 av. J.-C.) et la naissance du bodhisattva Asaṅga (310–390 de notre ère), les enseignements du Bouddha continuèrent à se transmettre de génération en génération en Inde. Aux côtés des premiers sūtra et śāstra des Āgama, ceux du Mahāyāna circulaient eux aussi largement. Au IVe siècle de notre ère, Asaṅga fut le grand synthétiseur des enseignements bouddhistes de son époque ; parmi ses contributions majeures, il diffusa le Traité du sol du yoga à travers l'Inde, offrant aux bouddhistes de son temps un cadre fondamental pour la doctrine et la pratique, et stimulant ainsi la renaissance du bouddhisme. À partir des différentes orientations doctrinales des cinq sections du Yogācārabhūmi examinées plus haut, on peut reconstituer comme suit le processus de compilation de ce traité :
- Au fil des générations de transmission du bouddhisme, les praticiens qui privilégiaient la pratique consignèrent l'essentiel de leur entraînement dans des textes. Chaque groupe ayant ses propres centres d'intérêt, plusieurs matériaux sources distincts et importants virent le jour. Asaṅga les compila, compléta et organisa pour donner naissance à la Section fondamentale (50 fascicules), divisée en dix-sept terres. Le Traité du sol du yoga (vol. 1) l'énonce d'emblée :
- La Terre des cinq consciences sensorielles
- La Terre mentale
- La Terre avec investigation et analyse
- La Terre sans investigation mais avec analyse
- La Terre sans investigation ni analyse
- La Terre de l'absorption méditative
- La Terre de l'absorption non méditative
- La Terre de l'esprit
- La Terre du non-esprit
- La Terre de la connaissance issue de l'écoute
- La Terre de la connaissance issue de la réflexion
- La Terre de la connaissance issue de la cultivation méditative
- La Terre des śrāvaka
- La Terre des pratyekabuddha
- La Terre des bodhisattvas
- La Terre avec attachement résiduel
- La Terre sans attachement résiduel En bref, ces dix-sept sont appelées les terres du pratiquant du yoga. (Note 22)
Ce passage montre clairement que les dix-sept terres forment le noyau le plus ancien du Traité du sol du yoga, qu'Asaṅga compila, compléta et organisa au sein de la Section fondamentale du traité. Les légères divergences doctrinales à l'intérieur du texte révèlent des traces manifestes du travail éditorial ; comme chaque matériau source présentait des éléments précieux, la majeure partie, voire la totalité, fut conservée dans la version finale.
Les deux sections les plus centrales de la compilation sont la Terre des śrāvaka, qui rassemble les matériaux relatifs aux significations doctrinales des sūtra des Āgama, et la Terre des bodhisattvas, qui complète les matériaux liés aux significations doctrinales du Mahāyāna. En compilant la Terre des śrāvaka, Asaṅga répartit les matériaux en quatre terres de yoga, chacune abordant plusieurs sujets. Vu l'ampleur de la matière, de légères incohérences entre les sections étaient inévitables, mais la compilation a aussi préservé de nombreux enseignements et instructions pratiques des premiers pratiquants du yoga.
La Terre des bodhisattvas est pareillement divisée en quatre terres de yoga, qui rassemblent les significations essentielles des sūtra du Mahāyāna, en particulier l'exposé des préceptes du bodhisattva. Après la Terre des bodhisattvas viennent la Terre avec attachement résiduel et la Terre sans attachement résiduel, qui décrivent brièvement les fruits obtenus par les bhikṣus arhat. Ces réalisations découlent directement de la Terre des śrāvaka, ce qui montre clairement que la Terre des bodhisattvas fut élargie et compilée à un stade ultérieur.
Les deux terres qui précèdent la Terre du Śrāvaka — la Terre des cinq consciences sensorielles et la Terre mentale — abordent des thèmes fondamentaux liés aux six bases sensorielles internes, formant un ensemble autonome qui reflète la compréhension par les pratiquants du yoga des « objets de cognition ». Les trois terres incluant la Terre de l'investigation et de l'analyse exposent en détail les significations de la souillure et des thèmes apparentés, formant également un ensemble autonome. La Terre de l'absorption méditative, la Terre de la non-absorption méditative, ainsi que les deux terres de l'esprit et du non-esprit abordent des thèmes liés à l'absorption méditative, formant encore un autre ensemble autonome. La Terre de la connaissance issue de l'écoute, la Terre de la connaissance issue de la réflexion et la Terre de la connaissance issue de la cultivation méditative forment un ensemble distinct ; les cinq sciences sont incluses dans la Terre de la connaissance issue de l'écoute. Au sein de celle-ci, le thème de la dialectique (hetuvidyā) expose en détail la nature du débat, son cadre, sa base, ses ornements, la défaite dans le débat et la manière d'y échapper. Asaṅga a également inclus ce contenu dans son Exposition de l'Enseignement Sublime (vol. 11).
Les trois terres incluant la Terre de l'investigation et de l'analyse contiennent également une exposition détaillée de seize types de vues hétérodoxes, qu'Asaṅga a également incluses dans son Exposition de l'Enseignement Sublime (vols. 9 et 10).
La science intérieure (adhyātma-vidyā) dans la Terre de la connaissance issue de l'écoute donne une brève explication des catégories bouddhiques allant d'un dharma à dix dharmas. La Terre de la connaissance issue de la réflexion cite des versets et en explique les significations visées. La Terre de la connaissance issue de la cultivation méditative explore la pratique des antidotes, tous les types de purification mondaine et tous les types de purification supramondaine. Tout cela constitue la sagesse de l'écoute, de la réflexion et de la méditation que les pratiquants du yoga devraient cultiver, et possède une valeur intrinsèque ; c'est pourquoi Asaṅga les a compilés en un seul ensemble.
Hormis la Terre du Bodhisattva et certaines portions de la doctrine de la conscience-réservoir (ālaya-vijñāna), le contenu doctrinal des dix-sept terres dans la Section fondamentale est largement tiré des sūtras Āgama. Une grande partie du contenu des dix-sept terres a été éditée par Asaṅga, tandis que certains thèmes ont été rédigés par lui-même ; distinguer strictement entre les deux reste intrinsèquement difficile.
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Asaṅga a également fourni une analyse discriminative et des compléments pour chacun des dix-sept fondements de la Section fondamentale, compilant les trente volumes de la Collection de la section d’analyse discriminative. Cette section expose nombre de positions doctrinales qui lui sont propres ; lorsqu’il a analysé le Fondement du bodhisattva, Asaṅga s’est largement appuyé sur le Sūtra Saṃdhinirmocana pour compléter le contenu de la voie du bodhisattva, et a également expliqué les seize portes du Sūtra Ratnakūṭa.
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Comment faut-il interpréter les sūtras Āgama ? Quelles sont les règles qui régissent l’explication exégétique ? S’appuyant sur les méthodes exégétiques traditionnelles du bouddhisme indien, Asaṅga a compilé les deux volumes de la Collection de la section d’explication exégétique, qui utilise cinq catégories pour fournir des explications cohérentes de l’ensemble des sūtras bouddhiques, en prenant pour exemple le Sūtra Ugraparipṛcchā. Asaṅga a également intégré ce traité dans les volumes 12 et 13 de son Exposition de l’enseignement sublime.
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Après le parinirvāṇa du Bouddha, ses disciples ont élaboré des « désignations variantes » pour catégoriser et expliquer les nombreux termes techniques que contiennent les sūtras Āgama. Ces traités concis ont été transmis de maître à élève pendant des générations, avant de parvenir à Asaṅga, qui les a intégrés au Traité Yogācārabhūmi sous la forme de la Collection de la section des termes variantes, en deux volumes.
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De même, les disciples bouddhistes qui souhaitaient maîtriser les principes doctrinaux du Saṃyukta Āgama ont étudié successivement les sections Skandha, Āyatana, Pratyaya et Mārga, pour en dégager le sens essentiel de chacune. C’est ainsi qu’est né le Sūtra-mātṛkā — la « matrice des sūtras ». Ce traité parvint finalement à Asaṅga, qui l’intégra à la section Sūtravyākhyāna du Yogācārabhūmi-śāstra en tant que matériel sūtrique. À celui-ci s’ajoutait le Vinaya-vyākhyāna-mātṛkā — la « matrice du Vinaya » — qui en distillait les enseignements essentiels et était intégré à la même section que le matériel vinaya. Pour compléter le recueil, Asaṅga ajouta un court traité, le Dharma-lakṣaṇa-mātṛkā, qui rassemblait brièvement les doctrines du saṃsāra et du nirvāṇa, des souillures et de la purification. C’est ainsi que se constitua la section Sūtravyākhyāna du Yogācārabhūmi-śāstra — soit seize fascicules au total. Qui est la première personne à avoir dégagé le sens essentiel de ces sūtras et de ces vinayas ? Une tradition attribue ce travail au vénérable Mahākāśyapa.
Dans les traductions chinoise et tibétaine du Yogācārabhūmi-śāstra, le Vyākhyāyukti et le Sūtravyākhyāna sont présentés dans l’ordre inverse ; cela montre simplement que ces deux sections circulaient indépendamment l’une de l’autre dans l’Inde ancienne.
En résumé, Asaṅga a d’abord compilé la section Bhūmivastu autour de la pratique des yogins, puis a soumis son contenu à une analyse systématique dans le Viniścayasaṃgrahaṇī, avant de rassembler le Vyākhyāyukti, le Paryāyasaṃgraha et le Sūtravyākhyāna pour composer le vaste Yogācārabhūmi-śāstra — un ouvrage qui met la voie du śrāvaka et la voie du bodhisattva sur un pied d’égalité.
Le Xiǎnyáng Shèngjiào Lùn, à l’inverse, était organisé autour de la voie du bodhisattva. À partir de la section Bhūmivastu du Yogācārabhūmi-śāstra, Asaṅga a extrait les enseignements essentiels pour les agencer en « chapitre Saṃgraha-vastu » (fascicules 1 à 4) et « chapitre Saṃgraha-śuddhārtha » (fascicules 5 à 8). Par exemple, le śīla-saṃvara (retenue morale) issu du premier fondement de yoga du Śrāvaka-bhūmi a été intégré à l’« Analyse discriminative de la discipline de l’apprentissage éthique supérieur » du fascicule 7 ; le laukika-mārga (voie mondaine) issu du quatrième fondement de yoga y figure également dans le même fascicule ; et le chapitre Bodhisattva-guṇa du Bodhisattva-bhūmi a été intégré au fascicule 8. Il a ensuite organisé les seize doctrines hétérodoxes issues du Bhūmivastu dans les fascicules 9 à 10 du « chapitre Saṃgraha-śuddhārtha », compilé la hetu-vidyā (logique et épistémologie) provenant du Bhūmivastu dans le fascicule 11, et intégré le Vyākhyāyukti aux fascicules 12 à 13 du même chapitre. Vint ensuite une série de traités courts — les chapitres Kauśalya-siddhi, Anitya-siddhi, Duḥkha-siddhi, Śūnyatā-siddhi, Ansvabhāva-siddhi, Abhisamaya-siddhi, Yoga-siddhi et Acintya-siddhi — successivement répartis des fascicules 14 jusqu’à la première partie du fascicule 17. Enfin, les enseignements essentiels du Viniścayasaṃgrahaṇī ont été compilés en « chapitre Saṃgraha-viniścaya », qui s’étend de la seconde partie du fascicule 17 jusqu’au fascicule 20. Ce faisant, le but de l’ouvrage, qui visait à « manifester l’enseignement sacré », était enfin accompli.
VI. Conclusion
Ce qui précède montre que l'œuvre d'Asaṅga sur le Yogācārabhūmi-śāstra s'est déployée à deux niveaux. D'un côté, il a édité et préservé d'importants matériaux antérieurs, centrés sur les principes doctrinaux et les pratiques des Āgamas ; de l'autre, il les a soumis à une analyse renouvelée et y a apporté des compléments — notamment par le long développement consacré au Bodhisattva-bhūmi. La section du Bhūmivastu, à l'origine centrée sur la voie du Śrāvaka, s'est ainsi transformée en une œuvre accordant autant de place à la voie du bodhisattva. Au moment où il composa le Xiǎnyáng Shèngjiào Lùn, la voie du bodhisattva était devenue le principe directeur.
D'où venaient les matériaux d'Asaṅga ? Très probablement d'un grand yogin de cette époque, connu sous le nom de bodhisattva Maitreya — d'où la mention, dans la traduction chinoise, selon laquelle le Yogācārabhūmi-śāstra fut « prononcé par le bodhisattva Maitreya ». C'est Maitreya qui guida Asaṅga vers la voie du bodhisattva, ouvrant la voie à un vaste corpus de littérature commentariale mahāyāniste pour les générations à venir. Le Yogācārabhūmi-śāstra lui-même fut précisément compilé au moment où Asaṅga s'orientait vers le Mahāyāna. Par son contenu, il préserve une part précieuse des principes doctrinaux et des disciplines pratiques de la tradition des Āgamas ; le Xiǎnyáng Shèngjiào Lùn, quant à lui, révèle les pratiques et enseignements essentiels qu'un praticien de la voie du bodhisattva doit cultiver à l'égard de l'enseignement sacré. Prises ensemble, les deux œuvres demeurent des jalons majeurs de leur époque en Inde.
Notes de bas de page :
1、Yogācārabhūmi-śāstra, prononcé par le bodhisattva Maitreya, traduit par Xuanzang, Taishō Tripiṭaka vol. 30, n° 1579.
2、Yogācārabhūmi-śāstra, composé par le bodhisattva Asaṅga, [édition tibétaine Derge], n° 4035-4042.
3、Daśa-bhūmika-śāstra (Traité des dix-sept stades), traduit par Paramārtha, aujourd'hui perdu.
4、Bodhisattva-bhūmi-dhāraṇa-sūtra, traduit par Dharmarakṣa, Taishō Tripiṭaka vol. 30, n° 1581.
5、*Niṣcaya-saṃgraha* (Traité résolvant le trésor), traduit par Paramārtha, Taishō Tripiṭaka vol. 30, n° 1584.
6、*Xiǎnyáng Shèngjiào Lùn* (Traité manifestant le sacré enseignement), composé par le bodhisattva Asaṅga, traduit par Xuanzang, Taishō Tripiṭaka vol. 30, n° 1603.
7、Yogācārabhūmi-śāstra-bhāṣya, composé par Jinaputra et autres, traduit par Xuanzang, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 885a, n° 1580.
8、« The Buddhist Knowledge System Constructed in the Āgama Sūtras », Lin Chong'an, dans les Actes du « Buddhist Knowledge Management Symposium », publié par la Gayāsīṃha Foundation, 2002.
9、*Saṃyuktāgama-śāstra-saṃdhāya* (Recueil compilé du Saṃyukta Āgama et de ses traités commentariaux), édité par le maître Yinshun, Zhengwen Publishing House, 1983.
10、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 499b.
11、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 765a.
12、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 429a.
13、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 865b.
14、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 686b.
15、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 859b.
16、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 687c.
17、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 761c.
18、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 418c.
19、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 753a.
20、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 441b.
21、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 461c.
22、Yogācārabhūmi-śāstra, Taishō Tripiṭaka vol. 30, 279a.
(Publié dans Fǎguāng Lùntán [Dharma Light Forum], 2002)